Humeurs Brouillonnes


Ils commencèrent à parler, sans s'arrêter.

Ma page auteur pour Numerama
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C.D.

C.D.

Le cycle lunaire de mes humeurs

Ce billet n'en est pas vraiment un, c'est plus une mise au clair avec moi même. Je ne tiens pas à devenir ni victime, ni donneur de leçons. Comparer les souffrances m'exaspère et je ne compte pas prétendre au monopole de celles-ci. Ce qui serait inexact puisque ce n'est pas tout à fait de souffrance dont il s'agit.

«Pensez-vous que je puisse en parler autour de moi pour être mieux compris mais aussi pour, à l'instar d'un coming-out, aider d'autres malades ?»

C'est la question que j'ai posée récemment à ma psychothérapeute. Sa réponse était ambiguë : évidemment je ne devais pas cacher être malade à mes proches, mais il ne fallait pas pour autant que je me mette en tête l'idée d'une étiquette qui devait me coller à la peau.
Définir qui je suis par la maladie n'avait pas de sens, d'autant que la maladie elle même était trop versatile pour être tout à fait définie.
Et pourtant aujourd'hui, je me sens dans le besoin de m'étiqueter moi-même. J'espère qu'en le disant sans drame, ni pleurs, l'étiquette qu'on pourrait coller sur moi, malade, n'aurait plus vraiment de sens grave. Je fais le pari d'être un joyeux et trivial malade.

«Mais de quoi s'agit-il bordel ?» me direz vous, le suspens étant un peu trop ridicule comme procédé, nous allons être clair, j'ai été diagnostiqué maniaco-dépressif. Ce qui, une fois dit, provoque un doute dans l'assemblée attentive : « Mais qu'est ce que c'est que ce machin encore ?»
C'est peu ou prou ce que vous avez l'habitude de dire d'un ami qui changerait trop rapidement d'humeur à votre égard : “un bipolaire”. Loin d'être un bisexuel en escapade en antarctique, le bipolaire est surtout une personne dont les fonctionnements cérébraux sont perturbés par des dérèglements hormonaux (entre autres, la médecine elle-même tâtonne).

«C'est vraiment une maladie ou un truc inventé par des psys ?»
Sincèrement, je n'en sais rien. Est-ce que sous ce nom générique ne rassemblons-nous pas tous les individus trop sensibles pour être normaux ? Je ne peux pas tellement vous en dire plus.

«Est-ce que je me sens différent depuis le diagnostic ?»
La première épreuve à traverser après le diagnostic c'est l'acceptation d'un traitement à vie. Non, vous n'avez pas juste un petit coup de blues depuis vos 11 ans, vous êtes malade.

Comment la maladie, le corps et ses principes incroyablement concrets, peuvent-ils contenir cette douleur informe que j'ai toujours rattachée à l'âme ? C'est peut-être la seconde épreuve. Il faut remettre à sa juste place les grandes et légitimes tristesses et celles qui, sans qu'on n'ait pu le juger avant, sont seulement dues à la chair qui déconne sévère. Et il en va de même pour les joies et l'énergie cérébrale : comment distinguer de mon véritable enthousiasme une médiocre suractivité cérébrale ?

Quelques questions dont j'obtiens des réponses en tâtonnant, en grandissant. Et une affirmation : je ne suis pas malade parce qu'on me l'a dit, mais parce que j'apprends mon corps et déjà, je me prépare à résister.

Amitiés dépressives,
C.

Réminiscence de l’espoir, ou quand la multitude faisait politique. Grand format sur le lancement de Mouvement Commun

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Nous sommes fin décembre de l’année 2015, le Président de la République François Hollande, suite à une nouvelle attaque terroriste perpétrée à Paris le 13 novembre, semble déterminé à intégrer dans la Constitution de la France un principe de déchéance de nationalité pour les binationaux. Il était donc peut-être temps que je ressorte de mes archives cette série d’interviews réalisés le 8 novembre dernier dont l’écriture avait été interrompue par ces derniers attentats et une actualité pour le moins difficile. Pourtant, ça ne rendait certainement pas ce qui avait été dit ce jour là inactuel ou faux, au contraire. Et vient maintenant le temps de la pensée, alors remontons le temps jusqu’à ce 8 novembre :

Ancien militant, devenu citoyen las et journaliste (un peu gonzo) à mes heures perdues, j’ai voulu, curieux, rencontrer l’indéfinissable “Mouvement Commun”, à qui certains reprochent déjà d’être beaucoup de choses avant même qu’il ne soit. Le 8 novembre dernier, ce sont des centaines d’individus, remplis de leur expérience, qui sont venus comme moi, voir naître un embryon encore brouillon. Ni Epinay, ni ATTAC, ni parti, ni think tank, mais un espace à définir. Je crois que personnellement je retiendrai pour le moment quelques images, mi poésie, mi politique, sans tabou, le mouvement encore indicible, se définit d’abord par la multitude ; en somme le kaléidoscope des espoirs qu’il concentre. On pourrait presque résumer ça en un mot : multitude, terme cher à Foucault, qui prenait sens à La Parole Errante. Je voudrais désormais à travers quelques portraits faire revivre l’amplitude de ces individus qui le temps d’une journée ont fait un “nous”.

Qui sont-ils et pourquoi eux ?

S’il y a bien une chose que je voulais retenir de ce rassemblement, c’est la dépersonnalisation politique de l’initiative ;  il ne s’agissait pas de mettre les fondateurs venant du monde politique en première ligne, mais bien d’ouvrir un espace de dialogue propre à chacun des participants. Alors, au fil du hasard, en traînant dans cet ancien studio de George Méliès, aux airs de friche soixante-huitarde, j’ai rencontré une série d’individus que vous connaissez peut-être déjà, ou peut-être pas. J’ai tenté de garder les cinq mêmes questions pour chacun, tout en permettant aux choses qu’ils avaient envie de dire d’être dites et cela avec leurs propres mots. Commençons.


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Sylvie

Bonjour, qui êtes vous ?

Je m’appelle Sylvie, j’ai travaillé 35 ans dans une grande entreprise mais j’ai fait partie en 2014 d’un “plan de sauvegarde de l’emploi” comme on les appelle, donc depuis je suis une autre inscrite au pôle emploi. Et je suis par ailleurs syndicaliste. Je m’investis au Parti Socialiste et dans la CFTC.

Pourquoi être ici ?

Par mon histoire familiale et personnelle, je n’arrive plus à accepter que 30% des jeunes autour de 25 ans choisissent le Front National quand ils votent, et donc accepter que le FN soit aussi haut dans la représentation démocratique. Et je n’arrive pas non plus à accepter que les gens qui ont été élus par le peuple de gauche soient en train de trahir leurs engagements, même si le mot est fort. Ma présence ici est finalement le résultat de plein d’erreurs commises par la gauche et la politique depuis des années et évidemment de la volonté d’un vrai changement de société. J’observe aujourd’hui un besoin de changement dans la politique, notamment de la part des jeunes. Ma génération est née avec un stylo dans la main, et eux avec une souris, ça change forcément les rapports sociaux et le rapport au politique. Et je crois que ça appelle à des mises en action plus concrètes de la politique. Pour la gauche ça doit être plus de solidarité et de développement économique durable, et bien sûr plus d’écologie mais bon, ça on n’a plus vraiment le choix. Je crois qu’on en est à la survie de l’espèce humaine sur cette question ! Et aucun parti politique de gauche n’arrive vraiment à être à la hauteur sur l’ensemble des ces questions donc pourquoi pas un mouvement commun ?

Sur le mouvement commun, comment voyez-vous la forme du rendez-vous ?

Je suis venue les oreilles ouvertes, car je n’ai pas d’a prioris, ni même de certitudes. Est-ce qu’il faut que ça devienne un mouvement politique au sens classique du terme ou est-ce que c’est une association qui font des micro-actions très concrètes ou même un mouvement philosophique ? En tout cas je suis là et je vais écouter.

Et enfin sur le fond, êtes-vous là car Pouria Amirshahi (co-fondateur) est un député dit “frondeur” ou est-ce que finalement vous êtes aussi là pour ouvrir votre réflexion au-delà de ce face à face avec le gouvernement ?

Disons que je suis là pour les deux raisons, effectivement je suis plutôt dans l’esprit frondeur dans le Parti Socialiste, je me pose même  la question de mon engagement dans celui-ci, mais je suis aussi en attente d’idées et d’actions de la part de tout le monde. Je veux en savoir plus sur les actions qui changent la vie des gens au quotidien et sans a priori avoir des discussions aussi très politiques. Je resterai les oreilles grandes ouvertes !


Christian

Bonjour, qui êtes-vous ?

Je suis Christian Paul, citoyen français et député de la Nièvre.

Que faites-vous dans la vie ?

Dans la vie, on peut dire que j’ai deux vies ! J’ai mon travail de représentant du peuple à Paris dans l’Assemblée Nationale, et j’ai une deuxième vie avec mon travail dans le territoire à la fois industriel et rural qui est le mien, où je suis en ma fonction de député mais aussi de “d’animateur” du développement local. C’est ainsi que je le vois.

Et pourquoi être ici aujourd’hui ?

Parce que je crois, depuis de nombreux mois, que les partis politiques traditionnels de la gauche ne parviendront pas tout seul à redonner un souffle, un projet politique pour ce pays. Ils sont aujourd’hui englués et tétanisés dans l’exercice du pouvoir. Et que beaucoup des engagements qui ont été pris par ceux-ci ne sont pas tenus et qu’il faut trouver des espaces nouveaux dans lesquels on se donne de la force collective, dans lesquels on invente des formes nouvelles de politique. Je fais souvent mienne cette phrase de Tchekov : “il faut des formes nouvelles, sinon rien.” Il l’appliquait au théâtre, je pense que ça peut aussi s’appliquer à l’espace public.

On avance sur ma prochaine question, que pouvez-vous nous dire de la forme prise par la journée d’aujourd’hui ?

Je pense que ça doit être une invention collective. Pour le moment il y a d’abord un rassemblement de personnes qui veulent participer à un lancement, une fondation d’un mouvement. Aujourd’hui ça va d’abord être un temps de débat, de confrontations, où les esprits, j’espère, vont s’ouvrir. Après il faudra tenter des formes de vie commune, un mouvement ce n’est pas une succession de rendez-vous, et là-dessus je n’ai pas de religion. Je pense qu’il faut à la fois être inspiré par des formes qui s’inventent ailleurs en Europe ;  on peut citer bien sûr Podemos - on échange avec Pouria Amirshahi depuis longtemps sur ce sujet. Mais il faut aussi avoir en tête un certain nombre de renouveaux démocratiques qui ont été tentés et parfois comprendre pourquoi ils ont échoué. Par exemple les mouvements que la France a vu naître avec l’altermondialisme dans les années 90. Ce que je crois, c’est que nous ne sommes pas devant une page blanche, il ne faut pas oublier les combats passés et même faire mieux que ceux-ci. Car si la gauche est dans l’état que nous connaissons aujourd’hui c’est bien aussi parce que les tentatives de la réinventer n’ont pas fonctionné. C’est donc un sacré défi, mais ça ne doit pas être un fardeau, chaque époque a su inventer des formes nouvelles.

Mes questions étant très simples, on peut enchaîner rapidement sur le fond, mouvement commun c’est quoi ? C’est un “truc de frondeurs” ou faut-il le voir comme un dépassement ?

Ce que les médias ont appelé le Fronde c’est une bataille parlementaire qui est née après les défaites électorales de la majorité socialiste et qui s’est beaucoup portée sur les questions économiques, sociales, fiscales et budgétaires. Mais je pense que ceux des socialistes qui ont mené ces combats ont bien un courant d’idées dans le Parti Socialiste mais il me semble aussi, qu’il faille trouver des espaces où la forme partisane ne soit pas prédominante. Il faut qu’on aille dans la société, avec les citoyens, pour trouver les formes embryonnaires des nouveaux modèles économiques, culturels, du vivre-ensemble,  que ce soit dans les quartiers ou dans les territoires ruraux. Le pays aujourd’hui est un vaste laboratoire qu’il faut défricher et en même temps trouver une formule politique à tout ça, sinon chacun expérimente dans son coin et ça ne fait pas un projet politique commun. Enfin le temps passe, le compteur tourne, il faut savoir se saisir des causes communes que la période impose, notamment la question de l’accueil des réfugiés, les questions climatiques, mais aussi fiscales. Voilà ce que j’aimerais trouver dans les débats d’aujourd’hui.

Alors mouvement commun, ni frondeur, ni réformiste ?

Inspire profondément. Oui tout cela à la fois. Donc quelque chose d’autre. C’est une alchimie, une hybridation, de différentes histoires. La France c’est le refus du conformisme et du libéralisme, le réformisme s’il est réellement de gauche n’est pas un problème, mais ce qu’on voit dans l’expérience de la gauche au pouvoir c’est un réformisme libéral, et là nous avons des désaccords.

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Manuel

C’est parti ! Qui êtes-vous ?

Manuel Menal, je suis militant communiste et fonctionnaire territorial.

Avez-vous d’autres engagements que ceux de votre travail ?

J’ai des engagements dans le domaine du logiciel libre et de la connaissance libre.

Pourquoi être ici aujourd’hui ?

Parce que ça fait maintenant deux ans qu’on se dit qu’il y a quelque chose qui doit bouger dans la recomposition de la gauche et ça fait deux ans qu’on espère que ça bouge un peu partout. Et c’est intéressant d’être ici pour observer les changements de ce côté du spectre politique, donc la gauche du PS parce que c’est beaucoup ça aujourd’hui, mais on espère que ça peut entraîner des mouvements au-delà.

Qu’est-ce que vous pourriez dire sur la forme mise en avant aujourd’hui ?

Ce que je trouve intéressant dans toutes ces initiatives, celle d’aujourd’hui ou celles organisées par différents mouvements, on a tous essayé des formes qui changent un peu, des tribunes libres, plus de participation. On voit bien une recherche, certainement pas finie, de faire de la politique autrement. Ici par exemple, il n’y a pas de tribune, les gens sont face à face, on voit bien qu’il y a une dépersonnalisation de l’initiative. Ça me plaît de voir qu’on essaie tous un peu ça, puisque ça doit vouloir dire qu’on cherche tous un peu la même chose, en se demandant : c’est quoi faire de la politique autrement ?

Et en tant qu’identifié communiste, tu es venu ici pour entendre quoi ? La gauche du PS, des citoyens ?

Je suis venu voir qui vient déjà, ça m’intéresse, évidemment il y a beaucoup de gens de la gauche du PS mais je vois ici des personnes d’Ensemble, des camarades communistes, et que finalement il y a aussi pas mal de jeunes. Ensuite je suis surtout venu voir ce qui émerge en terme de volonté commune, est ce qu’on parle de 2017, de structures, de programmes ? Je veux savoir quels sont les préoccupations qui existent ici : une candidature commune à la présidentielle ? La création d’un parti ? C’est bien sûr pas ça le mouvement commun, mais il doit bien y avoir ça derrière.

Il y a une certaine méfiance finalement dans ta présence ici ?

Non pas une méfiance, au contraire, il faut prendre tout ce qui existe et comprendre les questions qui traversent chacune des sensibilités de la gauche pour réfléchir aux gestes de rassemblement de demain qui pour moi sont nécessaires.

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Marie

Bonjour, qui êtes-vous ?

Bonjour, je suis Marie, je viens de Limoges. J’ai 66 ans, je suis en retraite du CNRS, éditrice et responsable associative dans le domaine culturel.

Pourquoi être ici ?

Je suis venue à Montreuil pour la naissance du Mouvement Commun parce que toute la plateforme qui avait été diffusée sur le net, je dis bien toute car chaque mot me parlait, me paraissait juste, donc j’ai considéré que j’avais ma place dans l’évènement fondateur. Moi ce que j’aimerais mettre en exergue c’est l’importance de la culture pour tous les gens qui à l’heure actuelle sont à l’écart de cette culture, et je remarque que ces “non-publiques” comme le philosophe Francis Jeanson les nommait déjà en 1968, ces nouveaux non-publiques ce sont les mêmes qui ne participent pas beaucoup à la vie citoyenne, ceux qui ne vont pas voter par exemple. Donc je fais un lien entre un déficit culturel, un déficit de démocratie culturelle et le déficit de démocratie tout court, qui me semble calqué l’un sur l’autre. Moi, j’essaie de faire en sorte dans mes actions culturelles d’aller vers, et avec des non-publiques culturelles, c’est-à-dire des gens qui ne vont jamais vers les arts majeurs, ou très peu, et des gens pour qui il faut abolir les barrières de la centralité et de la périphérie. Je viens par exemple, à Limoges, de finir toute une semaine culturelle qui s’intitulait “Citoyennes de la diversité, créatrices de beautés” qui s’adressait principalement aux femmes mais pas seulement et qui a permis à des femmes de quartiers populaires de faire un stage de chant lyrique avec une cantatrice mezzo soprano qui est elle-même issue des quartiers, Malika Bellaribi - Le Moal. À la fin de cet apprentissage, elle a donné un récital et ces femmes_là ont chanté à ses côtés, donc pour la première fois de leur vie ce non-public s’approchait de la centralité culturelle. Elles sont venues vers le centre de la ville, vers l’opéra, elles étaient une vingtaine sur scène et pour moi voilà des actions exemplaires pour faire en sorte que des citoyennes et des citoyens qui étaient des non-publics donc deviennent des publics culturels et soient eux-mêmes associés à la création. En découvrant ainsi le plaisir de partager de la culture, ils deviendront sûrement des citoyens plus impliqués, bien plus mis en avant en trouvant une véritable dignité culturelle. Bien souvent, les gens vivant dans les quartiers populaires sont d’origines étrangères, ils sont issus de la migration, et leurs cultures d’origine sont trop méprisées par la population alors même que ces cultures sont très riches, elles peuvent nous régénérer, y compris nous dans le corps social. Tout à l’heure nous avons entendu ici-même comment nous pouvions nous inspirer de principes comoriens pour faire vivre une assemblée démocratique. Et je crois qu’en allant voir les cultures qui sont dans le petit village du monde, on apprendrait beaucoup, et les populations jeunes et moins jeunes qui transmettent ces cultures, pourraient se sentir revalorisées en tant que citoyen actif dans le corps social. Et notamment les jeunes qui y retrouveraient une vraie dignité culturelle et ainsi abandonneraient la violence qui vient de la marginalité dans laquelle ils sont entrées. Voilà, ce que je voulais dire aujourd’hui, il faut se préoccuper, et de manière urgente, de remettre au centre de notre réflexion la démocratie culturelle. En relisant Jeanson et son manifeste de Villeurbanne sur les non-publics et le déficit culturel de la France, et je crois qu’aujourd’hui le problème se pose à nouveau avec des nouveaux non-publics. Et se rapprocher d’eux passera par la clef de la culture. Pour qu’enfin on partage la fraternité, la liberté et l’égalité dans ce pays avec le bonheur d’être ensemble devant la beauté.

Je crois que je vous ai posé deux questions et ensuite j’ai laissé tomber les quatre autres puisque vous aviez tellement à dire, j’aurais été bien mal à l’aise de vous arrêter.

Rire. Oui, j’avais un message à donner, je crois ! Et je retournerai à Limoges le coeur gonflé d’élan après avoir vu une si belle journée permettre à chacune et chacun de s’exprimer.


Laurent

Bonjour, qui êtes-vous ?

Je m’appelle Laurent Granguillaume, député de la Côte d’Or.

Que faites-vous ici ?

Bah écoutez, moi ça fait plusieurs mois déjà que Pouria m’en avait parlé, je trouvais ça intéressant dans le sens où je suivais déjà l’initiative Bleu Blanc Zèbre où j’avais été sollicité par Alexandre Jardin pour par exemple soutenir des micro-entreprises et donc je continue de penser qu’il y a des espaces à créer pour les citoyens qui ont une forme de défiance vis-à-vis de la politique, afin de leur faire rencontrer de nouvelles idées et cela avec les valeurs que nous portons à gauche. Donc je suis venu ici. Et d’un point de vue politique je pense sincèrement que les expériences sociales, économiques et environnementales qui sont vécues et échangées par les citoyens ici peuvent nous permettre de préparer des projets politiques en partant des innovations de chacun. Et cela me fait penser à quelque chose que je porte, notamment avec le soutien de Pouria, sur une expérimentation de lutte contre le chômage de longue durée sur un territoire. Donc je suis aussi venu témoigner moi-même de cela. Ensuite, il faut sortir des oppositions macro-économiques et il faut surtout se préoccuper de l’humain et je pense qu’en partant de l’humain on peut construire des rassemblements nouveaux.

Vous répondez à mes questions habituelles sauf peut être une déjà, que j’ai l’habitude de demander aux politiques s’ils ont des engagements associatifs, intellectuels, culturels et autres. Et vous ?

Je suis de profession conseiller en formation, mais après je suis forcément impliqué dans mon territoire dans le domaine culturel en soutenant et participant à des projets. Mais aussi dans la solidarité internationale en portant un regard sur tout ce qu’il se fait dans les pays émergents. Donc après nos vies d’élus font que ça devient assez large mais il reste l’envie sur la culture, les droits de l’homme et la solidarité internationale en effet. Si je me suis engagé en politique à 18 ans, et notamment à gauche, c’était bien parce que j’étais révolté par les injustices, en ce sens-là je me suis toujours défini comme internationaliste, pour la solidarité. Et à mon sens en ce moment à gauche, on a un peu perdu ça.

Et dernière question, sur le fond, que vouliez-vous entendre à Mouvement Commun et même qu’est-ce que vous aviez peur d’entendre ?

Ce que je voulais entendre c’est effectivement des exemples concrets, des expérimentations, tout simplement la voix de ceux qui agissent comme je peux l’entendre en Bourgogne. Et après ce que j’avais peur d’entendre c’était qu’on puisse rester dans un débat pour ou contre le gouvernement, je pense que le débat doit dépasser ça. Notamment sur le libéralisme, à son fondement la gauche vient aussi du libéralisme, les premières utopies socialistes sont libérales mais il s’agit de le définir avant de s’opposer. Mais bien sûr qu’il y a un clivage avec certains libéraux qui définissent l’individu comme un homo-economicus et non un porteur de solidarité. Mais quand on en est à débattre sur les mots c’est qu’on est sur le bon chemin. Par ailleurs le problème à gauche c’est souvent qu’on ne prend même plus le temps de débattre sur les mots et savoir ce qu’on entend derrière les concepts. Dans ce cadre-là, moi je reste optimiste car je pense aux nouveaux clivages qui vont se poser à nous sur la question des libertés individuelles et qui nous opposent aux nouveaux réactionnaires qui sont seulement dans l’identitaire. Si défendre les libertés individuelles c’est être libéral, et bien je suis effectivement d’une gauche libérale. Après le problème de ne pas arriver à se dire libéral finalement, c’est laisser à d’autres, qui sont des usurpateurs d’identités, le monopole mensonger de la liberté et de la laïcité et vous voyez très bien de qui je parle…

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Edwy

Bonjour, qui êtes-vous ?

Edwy Plenel, journaliste.

Que faites vous dans la vie en dehors de votre métier ? Quels sont vos engagements ?

En tant que journaliste, j’ai été syndicaliste mais maintenant que je suis patron de presse je ne peux prétendre jouer sur les deux tableaux, ensuite j’ai toujours vécu mon métier comme un engagement que j’ai traduit par des articles, des livres, ma plume et ma parole.

Pourquoi être ici aujourd’hui ?

Parce que cette initiative rejoint des idées que je défends de mon côté, dans mon livre “Dire non” par exemple ou des conférences sur les causes communes. Je pense que nous sommes dans un moment historique, où nous traversons quelque chose de bien plus important qu’une crise économique ou sociale, mais une crise morale, écologique, politique. Pour tout dire c’est une crise de civilisation et dans ces moments-là, il faut se remettre en cause, faire chemin ensemble avec ce qui nous rassemble face au monstre qui essaye de surgir de cette crise. Ces monstres sont ceux de l’inégalité, de l’autorité et de l’identité, ils voudraient nous mettre en guerre les uns avec les autres au nom de l’origine, de l’apparence, de la religion. Face à cela il faut dresser un mouvement, un imaginaire et un horizon qui permettent de sortir de la peur et de la résignation, en disant “non” pour inventer un “oui”. Et ça, ça veut dire se retrouver sur ce que nous avons en commun, là où nous vivons, là où nous travaillons et faisons chemin ensemble. Les causes communes c’est créer une relation à partir de notre vie concrète en n’attendant ni un leader, ni un programme mais avec l’idée que chaque individu est expert de sa propre vie et qu’il n’y a de salut au fond que dans cette relation dans laquelle le “je” s’épanouit dans le “nous”. Il faut donc bien inventer un “oui” en construisant un “non”.

Et alors, que dire sur la forme de l'évènement d’aujourd’hui ?

Pour ce que j’en ai vu, j’ai assisté aux témoignages montrant une réalité positive. J’ai trouvé formidables toutes ces expériences qui montrent que des réponses existent déjà et qui ne sont actuellement pas dans les grands médias et qu’il faut populariser. Et puis, ce qu’a dit Pouria Amirshahi est cohérent avec la façon dont il a lancé cette initiative, en s’effaçant, en disant qu’elle n’a pas de famille politique propriétaire, ni de frontières partisanes, qu’elle est au fond un carrefour pour essayer de trouver ensemble la force d’un sursaut. Ce qui me plaît dans ce qui a été dit aujourd’hui c’est ce refus de la plainte, de la lamentation, de la victimisation, cette idée qu’il faut laisser ça aux autres, qui eux sont sur le registre de la décadence, du déclin, de la chute, de la plainte permanente, c’est leur affaire. Nous, au contraire, notre optimisme de la volonté face aux périls qui menacent, et qui sont réels, nous sommes du côté de cette force qui au fond est celle de la vie et de cette idée qu’on a qu’une vie et qu’elle nous requiert toujours. Nous sommes responsables de notre liberté, nous ne pouvons pas continuer d’avoir l’air de subir, et ce chemin d’élévation fait avec humour aujourd’hui, j’ai trouvé ça de bonne augure.

Même si vous y avez largement répondu, sur le fond qu’est ce que vous étiez venu entendre ?

Je n’avais aucune attente particulière, je viens avec curiosité découvrir et je suis journaliste et un journaliste il doit être disposé à l’imprévu. Donc ce qui m’intéresse c’est l’imprévu, l’imprévisible, et c’est ce que nous souhaitons tous, sortir d’une histoire écrite par les vainqueurs, ou écrite par ceux qui nous mènent à des catastrophes et au contraire laisser cette histoire ouverte. Faire en sorte par notre façon de faire du lien et avoir des causes communes que des imprévus de bonheur, de bonté et de beauté surgissent et permettent de faire humanité ensemble.


Mathilde

Bonjour, qui êtes-vous ?

Je suis Mathilde Monzieu, ingénieure en agro-développement international.

Que faites vous dans la vie en dehors de votre métier ?

J’ai beaucoup travaillé à l’étranger dans des projets de développement, notamment en Afghanistan, je travaillais deux ans pour une ONG française sur des activités de développement rural auprès des paysans, éleveurs et sur la réhabilitation de canaux d’irrigation pour améliorer l’agriculture. Et par la suite, j’ai continué mon engagement sur un autre territoire, en Guyane, au sein de Maisons Familiales et Rurales, centres issus de l’éducation populaire, et je travaillais à la construction d’une filière agricole et à la valorisation des produits locaux par la transformation.

Pourquoi êtes-vous ici aujourd’hui ?

J’ai décidé de venir ici un peu par hasard, un ami venait ici, j’étais disponible et je me suis dit : ça m’intéresse, pourquoi pas ?

Que pouvez-vous nous dire sur la forme qu’a pris l'évènement aujourd’hui ?

L'évènement est intéressant parce qu’il est ouvert à tous, il incite à ce qu’on s’implique dans la discussion. Les ateliers étaient vraiment ouverts aux échanges, et ont facilité l’émergence d’idées et de propositions pour la construction d’un nouvel espace de démocratie. De manière à ce que les citoyens que nous sommes puissent s’exprimer et participer à l’action politique.

Vous n’avez jamais été encartée ?

Jamais.

Et sur le fond, qu’est ce que vous voulez dire et entendre ?

Alors sur le fond, je ne m’attendais à rien, mais je n’ai pas été déçue, ce qui m’a beaucoup plu c’était de prendre la parole au sein de mon groupe sans avoir à parler devant tout le monde de mon expérience. J’ai pu approfondir certaines choses et voir les gens innover dans leur façon de présenter les idées et de comprendre la mécanique politique.

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Cécile

Bonjour, qui êtes-vous ?

Bonjour, je m’appelle Cécile Duflot et je suis députée écologiste de Paris, j’ai quatre enfants et j’ai quarante ans !

Que faites-vous dans la vie en dehors de votre mandat, quels sont vos engagements ?

D’abord j’ai un engagement écologiste qui va avec mon mandat mais qui préexiste, j’ai été élevée dans un milieu écolo, je suis très attentive à la défense de la biodiversité, celle des oiseaux notamment et aujourd’hui je continue de m’engager assez directement dans des actions de solidarité dont je n’ai pas forcément envie de parler étant donné que j’ai un mandat politique, je n’aime pas la mise en scène des engagements privés.

Que faites-vous ici ?

Le mouvement commun a quelque chose d’intelligent et d’intéressant et c’est mettre en débat du politique dans un cadre qui n’est pas celui du politique. C’est à dire : on est ni dans un parti, ni dans une campagne électorale. Il y a ici des gens qui sont sur des listes différentes aux régionales par exemple et qui ne portent pas forcément le même projet mais qui ressentent le besoin dans un moment politique très particulier, où la gauche est assez discréditée et où l’extrême droite progresse, de ne pas renoncer, ne pas baisser les bras.

Qu’est-ce que vous pouvez nous dire sur la forme et la façon d’échanger ? Est-ce qu’il n’y a pas aussi derrière tout ça quelque chose d’intéressant ?

Alors oui c’est intéressant de pouvoir mélanger la culture et l’engagement, c’est-à- dire de se poser des questions et de recevoir la parole différemment. Je le dis en souriant un peu, parce que pour le coup, chez les écologistes, la parole alternative, le temps limité, où les chefs n’ont pas plus la parole que les autres, ce sont des pratiques que nous avons de longue date donc je suis en pays de connaissance mais c’est agréable.

Ici, ça semble être une plus grande découverte !

(J’ai fait rire Cécile Duflot)

Et enfin sur le fond, peut-être des tabous, une envie d’entendre quelque chose plus qu’une autre ?

Pas de tabous, juste l’envie d’entendre les uns et les autres et surtout l’envie de comprendre comment on peut se projeter dans l’avenir. Car le point commun de tous les militants de gauche, quelque soit leurs engagements, c’est un peu le risque de baisser les bras, c’est ici une antidote à l’idée de baisser les bras et c’est très bien.


Sébastien

Bonjour

Yo

Qui êtes-vous ?

Alors je m’appelle Sébastien Chaillou et je suis président d’une coopérative d'intérêt collectif qui s’appelle Solidarité Étudiante.

Quels sont vos engagements ?

Je suis adhérent dans un parti politique de gauche qui a le malheur d’être au gouvernement en ce moment et à côté de ça je m’investis dans des réseaux autour de la coopération et de l’économie sociale et solidaire qui promeut dans cette forme économique une manière d’être citoyen dans l’entreprise.

Pourquoi être ici aujourd’hui ?

Exactement pour toutes ces raisons là, ce qui me plaît dans les coopératives, à la différence de ce qui se passe dans le monde ou les partis politiques c’est cette capacité de mettre les mains dans le cambouis, d’agir soi-même, de s’auto-organiser et chercher soi-même les conditions de son émancipation. Et je pense que le mouvement commun participe à l’idée d’importer ce mode d’action dans la vie politique.

Qu’est ce que vous voudriez dire sur la forme qu’a pris cette journée ?

Alors c’est une forme que je connais bien parce que quand on est dans le cadre de lancement de collectifs dans le milieu de l’ESS, on prend en général cette forme là avec cette question : se demander pourquoi on est ici ? Qui est-on ? Et que veut-on ? Et ensuite on essaie de trouver des personnes, des situations inspirantes. Donc on est dans des cadres qui ne sont pas faits pour déboussoler, mais bien pour impliquer chacun en fonction de ses  expériences. Et enfin voir les capacités d’action dont on veut se doter. Maintenant il faut voir ce que cette pratique en politique va apporter.

Enfin, qu’est-ce que vous étiez venu chercher cet après-midi ?

Alors ce que je suis venu chercher, c’était essentiellement voir après la tribune de Pouria Amirshia sur la gauche vivante qui étaient les gens qui constituaient cette gauche qui “pratique”, dans l’entreprise, dans la culture, les associations et les syndicats, mais qui ne trouve plus de réponse politique à leur gauche concrète. Donc je suis venu voir si mouvement commun constituait par le discours et la forme cette réponse là, et pouvait connecter cette gauche vivante à un mouvement et non un appareil politique.


Il est difficile d’achever une réflexion devant autant de diversité, alors prenez le comme une invitation à penser à ce que la multitude peut apporter au champs politique. Au delà des points de vue de chacun, nécessairement divergents, et de leurs propres mots, on peut retenir qu’apprendre de l’autre pour construire n’est pas une expérience facile même quand on y donne la forme. L’avenir seulement pourra nous dire sur quel projet cette aventure aboutira.

Alors quelles conclusions faire sur Mouvement Commun ? Peut être qu’aucune si ce n’est cette leçon. Et tout ce qu’on doit espérer pour le développement de ce mouvement c’est que son horizon large et que sa non-définition se perpétue tant qu’elle pourra ouvrir le champs des possibles et ne pas déjà devenir un appareil comme un autre. Je resterai curieux, et j’aimerais que ses rendez-vous continuent de rassembler encore plus de différences ; que les dogmes laissent place enfin à l’intelligence collective.

J’aimerais finir sur cette citation de Saint-Exupéry, littérature hautement politique, certainement sous-estimée à ce titre.  

“Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser, tu m’enrichis.”


Accompagné pour la photographie par Timothé Lepage.

http://www.lemouvementcommun.fr/

Humeurs vraiment brouillonnes.

Humeurs brouillonnes, c’est deux mots venant de Descartes qui m’ont toujours permis de garder en tête que toutes les pensées sont éphémères. Des apparitions évanescentes qu’il faut saisir autant qu’on peut, profondément sensuelles, sibyllines, opaques à nous même comme aux autres ; indicibles.

Ceci n’en est qu’une de plus, une pensée, mais cette fois je ne l’apprivoise pas. Je ne peux pas, j’ai perdu la raison. Sûrement parce que le feu est en la maison. Tout est brun, tout est gris. Je n’entends plus la logique de mes tripes et je me force à l’oubli. Ce n’est pas un billet, c’est une défaite. Je ne pourrai pas vous dire qu’il y a mieux à faire que de pleurer et tirer fort des bouffées de tout ce qui se consume. 

Pardonnez-moi d’être trop con pour trouver la réponse à l’étouffement, j’ai les nerfs qui lâchent. Je ne me fâche pas, je ne boue pas, je ne rugis pas, je regarde mes Idées trembler. Je ne mens pas, j’ai la vue floue, j’avance ou je recule dans un brouillard de fiel ou de spleen. Tout est brouillon. Tout est deuil. Je voudrais quitter Paris, mais c’est mon gin-malboro qui pleure, à part ici, il n’y a pas de portes qui s’ouvrent tard dans la nuit. 

Je sens la vase remonter et je ne peux plus rien expliquer. 

Attendez-que les étoiles ne reviennent.

Le queer chantant, entretien avec R. Burrel

(Pour excuser une semaine d’absence, il faut savoir que je préparais la surprise d’un entretien ! SURPRISE !)

Romain Burrel était un de ces gars qui faisait Têtu (pas seulement d’accord, il fait aussi Rock and Folk et parle de cul dans les Inrocks) ; un mec bien qui sait des tas de trucs et c’est pour ça que j’ai voulu discuter avec lui. Au détour de quelques papotages pour commencer, il dit “Perfume Genius a fait un duo avec Christine and the Queens, mais il le déteste, il ne veut pas le sortir.” Voilà, le cadre est posé. On va parler genre, pédé, queer, cisgenre et la puissance de la musique pour révolutionner notre sexualité (et la société).

C’est la chanson qui est pédé ou le songwriter ?

Pour commencer, je le taquine un peu sur l’éternel débat qui continu de secouer la tombe de Barthes : y a-t-il un auteur derrière la chanson ? Et d’autant plus quand celle ci est engagée ! Pour avoir rencontré beaucoup d’artistes dont la sexualité est connue des plus informés d’entre-nous, Romain répond :

C - Dans la chanson, y a-t-il une moins grande nécessité de séparer la vie de l’oeuvre ?

R - Je crois que dans toutes œuvres, tu te poses la question. C’est le “je est un autre” de Rimbaud et en même temps “Madame Bovary c’est moi” de Flaubert. Que ce soit en littérature, en musique ou en cinéma, la question reste. C’est une question que je peux poser à Gus Van Sant comme à Mike Hadreas (Perfume Genius). Tu veux toujours connaitre la part d’intime dans une oeuvre. C’est le jeu du journalisme. Evidemment, on me répond souvent “il y a un peu de moi, mais c’est une oeuvre”. Et pourtant, même si on peut appréhender l’oeuvre sans connaitre la vie de son auteur, on veut savoir ce qu’il y a de Boy George dans « Do You Really Want To Hurt Me? ». Ce qu’il y a Sam Smith dans « Stay With Me ».

C - Avec les chanteurs, on ira plus chercher ce qui est de l’artiste que dans le roman pour toi ?

R -Là, y a un disque de Bowie devant moi. Ce garçon n’a quasiment jamais écrit sur lui, il a manié des concepts et créer quelque chose d’autre. Tenter de le trouver lui dans ses chansons, c’est une gageure. A la limite tu peux t’attaquer aux concepts. Y a pas grand chose de David Robert Jones, dans les chansons de Ziggy Stardust, il a surtout fabriqué des prismes. Christine and the Queens se revendique de lui mais c’est sans doute moins vrai pour elle.

C - Y a-t-il un vrai “syndrome Barbara” avec le moi d’abord et le grand déballage sans pudeur dans la chanson ?

R - Pour moi, les artistes les plus touchants sont souvent ceux qui se livrent le plus. Sans fard. J’aime les chansons de ruptures, je les cherche sur les disques. Ça ne devrait concerner qu’eux et pourtant t’es bouleversé. Récemment Mika (pour Têtu) me confiait que pour lui, les plus belles chansons d’amour n’étaient pas forcément celle dédiées à quelqu’un mais plutôt celle de l’amour fantasmé. Je crois que je suis assez d’accord avec ça.

C - Pour parler queer, est-ce que l’on peut se mettre d’accord sur l’intérêt du songwriting pour d’explorer sa propre sexualité quitte à inventer des personnages ?

R - Le point de départ de tout ça, selon moi, c’est Bowie. Pour le coup, c’est lui qui a le plus brouillé les pistes. Lorsqu’il déclare au Melody Maker en 1972 : “je suis gay et je l’ai toujours été”. Il est marié, et a un gamin. Même en grattant bien, on ne lui connait pas d’amant, il se dit gay sans peut-être l’avoir jamais été. Alors pourquoi ? Parce que dans les années 70, on croit que le rock est mort et qu’il faut inventer de nouvelles choses. Bowie est une éponge, il sent la société évoluer, ses artistes préférés sont gay, les mecs avec qui ils bossent sont gay, alors il débarque en enfilant des robes pour homme. Mais grâce à lui, toutes les petites pédales londoniennes vont sortir du placard. Boy George m’a dit “j’ai vu Bowie à Top of the Pop, et j’ai compris qui j’étais.”  Bref, on se retrouve avec un hétéro, qui pour des raisons presque marketing, va commencer une culture queer. Mais pour revenir à la question, il a fallu attendre jusqu’aux années 1980 pour avoir des artistes qui chantent leur propre sexualité telle qu’elle est.

C - Donc pour conclure cette partie c’est le marketing des hétéros qui va initier une révolution sexuelle ?

R - On parle d’une période où Elton John est marié, où Mercury ne révélera sa sexualité que peu avant son décès. C’est pour ça que j’aimerais qu’on parle d’une chanson de Somerville, « Small Town Boy », qui sera sûrement le premier gay à en parler, mais par militantisme cette fois. Et cette chanson c’est celle des Bronski Beat, mais aussi celle de milliers de gay. Une perfection de songwriting et de dance, qui raconte la vie du gay qui quitte son petit bled pour vivre sa vie.



De l’intérêt de l’ambiguïté dans la chanson

Quitte à ce que les songwriters nous parlent de leurs tourments et du transsexuel qu’il se tape dans une période encore obscure à tout ça, ils le feront subtilement. Le langage est assez mauvais pour qu’on puisse en jouer, et ils le feront.

C - Donc, si je suis, on est encore avec des gay plus ou moins dans le placard qui jouent sur les pronoms pour faire croire à leur sainte hétérosexualité ?

R - On est encore dans une sale période pour les homos où les on répétait aux artistes que révéler leur homosexualité atomiserait leur carrière. Les chansons sont ambiguës mais si on les écoute avec une oreille avertie, on comprend les choses: chez Elton John évidemment, mais chez Daho aussi.

C - Alors écrire une chanson permet de tracer une ambiguïté plus que dans un autre type de langage ?

R - Typiquement, dans un roman tu vas avoir du mal à cacher le genre d’un personnage, alors que la chanson c’est à peine un poème, à peine un parfum mais en même temps c’est un peu tout ça. T’as quelques lignes pour écrire une histoire, donc tu dis “je” et “toi” et le débat sur « il ou elle » disparaît. Certains artistes qui vont célébrer ambiguïté, de manières un peu plus lourdes style Indochine et le Troisième sexe. Alors que chez Daho, c’est plus intéressant, car toute la narration est soutenue par le mystère autour du il/elle, comme dans Bleu Comme Toi ou La Baie

C - On avait pas prévu d’en parler, mais je suis un admirateur, alors je me permets. C’est aussi ce qu’on va trouver chez Sufjan Stevens ?

R - C’est un bon exemple. Voilà quelqu’un de très mystérieux notamment en interview. Il en accorde peu. Moi je le trouve résolument queer, c’est même  encore plus limpide sur son dernier album.

C - A-t-on encore le droit d’être dans le placard quand on est chanteur ?

R - On entend encore des gens dire “les artistes n’ont pas besoin de se prononcer, les chansons suffisent.” mais c’est des conneries. Le stardom, l’exemplarité… tout ça souffre de l’hétéro-normalité. La musique a été un formidable vecteur d’exemples et d’imageries pour les homos. C’est d’une telle importance que dans les années 1970, les gay vont aller chercher dans la culture mainstream, leurs icônes et les doubles-sens. Un jour, Giorgio Moroder m’a demandé en toute candeur de lui expliquer pourquoi « I Feel Love » est un hymne gay !  La musique est trop importante dans la culture queer pour que les gays dans cette industrie se sentent déresponsabilisés.

C - Donc ambiguïté c’est aussi trouver de l’implicite là où il y en a pas toujours, c’est ça la culture gay si tout le monde est dans le placard ?

R - Oui, car il en aura fallu du temps pour qu’on sache que Boy George était amoureux de son batteur Jon Moss !



La modernité et la flamboyance du coming-out !

Enfin, à force d’insinuations, de mascara et de luttes LGBTQI, enfin, est venu l’ère du tous out ! Quoique pas vraiment, la chanson reste ce qu’elle est, un miroir burlesque de nos sociétés, où l’argent est dans le vent. Que le plus queer gagne !

C - Et alors maintenant, après Mercury, Elton, et les autres, on est out dans la musique ?

R - aujourd’hui encore dans l’industrie de la musique, on continue de te dire “si tu le dis, tu vas te couper d’une partie de ton public”. Et pourtant maintenant, tu as des groupes comme Years and Years qui ont des concerts remplis de filles amoureuses du chanteur alors qu’elles ont vu Olly Alexander et son mec sur Instagram ! C’est assez nouveau. Par exemple, j’ai souvent expliqué le succès modéré des Scissor Sisters par la mise en avant de leur flamboyante homosexualité. Mais depuis Sam Smith et surtout Frank Ocean, on a des gars qui commencent leur carrière, vendent des disques, tout en étant out.

C - C’est phénoménale Frank Ocean non ? Il vient d’un collectif rap et le mec publie une lettre d’amour sur tumblr !

R - Deux choses sont intéressantes chez lui, et la façon de le dire, et le moment où il le dit. Il le dit avant la sortie de son premier album qui aura un succès de dingue, mais en même temps il doit préparer le terrain parce que les lyrics sont explicites dans trois chansons. Et là, il ne le fait pas en interview, mais en publiant un message sur tumblr. Sans intermédiaires, je dis à mon public que je suis tombé amoureux d’un gars…

C - Et musicalement, reste-t-il une musique d’homo si même le hip-hop est tombé ?

R - C’est compliqué, il faut se souvenir que la house c’est d’abord une musique gay, comme l’essentiel des musiques électroniques qui vont naître dans les clubs gays et qui aujourd’hui apparaît comme “hétéro” dans le mainstream. Et puis tu as plein de gay out qui officie dans des styles musicaux très loin de ces genres-là, comme le chanteur de Judas Priest. Et inversement, les producteurs du disco était majoritairement hétéro et ça n’empêche pas au disco d’être une musique estampillée gay.

C - Sommes-nous la génération qui vivra les coming out de ses idoles comme de véritables performances qui bouleversent une carrière ?

R - Forcément c’est important, ça devient une partie d’eux même. Par exemple Christine and the Queens s’est beaucoup construit là dessus, elle s’est inventée un personnage queer. En parlant de sa sexualité, elle a cristallisé une fan-base très proche dès le début. Au départ sûrement en militante et ça a participé à la reconnaissance mais paradoxalement, maintenant qu’elle passe sur NRJ c’est devenu compliqué et on ne l’entend plus. Donc la question n’est pas encore close, ni en France, ni aux USA.

C - En parlant de fan-base construite sur le queer, on va devoir parler de l’horrible Lady Gaga qui avait fait ça dans les années 2010 !

R - Bon, Lady Gaga n’a jamais été un artiste underground, elle a toujours visé les étoiles, les stades. Et elle est arrivée à un moment où on savait ce qu’était une icône gay, c’est dans le dictionnaire musical. Depuis Madonna, on a appris que c’était une vraie valeur ajoutée, mais elle, à son époque elle prenait des vrais risques. Alors que Gaga réplique une recette déjà vu pour consolider son succès en jouant la surenchère militante. Où sont les risques pour Gaga ? Surtout que d’un point de vu militant, elle s’est mise en avant comme un porte parole de la cause, même si elle se définit comme bisexuel, et dans ces cas là, elle parle au nom des gens. En pleine gay-pride, elle ne parlera pas de son lien avec la communauté, mais elle dira “nous”. Selon moi, c’est une erreur.

C - En tout cas ça n’aura pas trop marché sur le long terme…

R - Je ne sais pas, je ne la déclare pas encore cramée ! Mais c’est vrai que des hétéros qui parlent aux homos ça m’intéresse moins, aujourd’hui on a des homos qui parlent aux homos, et c’est une victoire.

C - C’est le moment où on parle de Rufus Wainwright ?

R - Oui voilà ! On est plus dans une époque de “l’homosexualité, ce douloureux problème”, maintenant on a Montauk, un homo qui parle d’homoparentalité sans s’excuser.

C - Alors la chanson queer n’a même plus besoin d’être militante ?

R -Disons qu’aujourd’hui, la chanson queer permet tout. Hier elle pouvait évoquer le SIDA, avec Show Must Go On de Queen, ou les luttes LGBT avec les chansons de Bronski Beat. Aujourd’hui, elle parle de mariage avec Same Love, de soirées entre drag queens dans Let’s Have a Kiki et de plans cul avec Years and Years.

C - Pour conclure, les homos avaient-ils autant besoin de musique pour se libérer ?

R - Du disco, en passant par les musiques électroniques, c’est l’imagerie gay qui est naît dans la célébration de ces musiques. Les lyrics, l’ambiguité, ce sont des modèles qui se sont réalisés pour des générations de LGBT.

C - Sensorielle, la musique est corporelle, peut être comme le genre et la sexualité…



“La chanson c’est à peine un poème, à peine un parfum mais en même temps c’est un peu tout ça”

Retrouvez Romain, dans les Inrocks, Rock and Folk et sur twitter @RomainBurrel

Le jaillissement du roman

Je ne cherche pas à rendre compte de l’évolution historique de la littérature, ni de l’invention du roman, le premier et le dernier. Ce qui m’intéresse aujourd’hui c’est de montrer comme le roman est inéluctable à l’existence, c’est ma théorie. Mon CQFD sera loin d’être irréprochable, car il s’agit d’éclairer une partie sombre du corps, qui ne se livre qu’en demi-teinte. Commençons.


 “Notre espèce semble être scrupuleusement tenue en laisse par le besoin d’une régurgitation linguistique de l’expérience”

- Pascal Quignard


C’est en 1989, que dans un entretient Quignard, écrivain français, livre cette petite phrase qui semble hanter son oeuvre et finalement justifier la littérature dans un élan de générosité universelle. J’insiste sur ce mot, universel, car il s’agit de trouver en l’homme un besoin inextinguible du roman. Roman à entendre ici comme élaboration de la phrase pour envelopper l’imaginaire et le vécu jusqu’à épuisement. Si ce besoin est, ce besoin ne peut être qu’universel. Telle une fonction vitale, biologiquement inhérente au corps, qu’une dissection pourrait presque révéler. Donc une autre question apparaît si tout le monde possède le roman, quel est le rôle du romancier, artiste du roman ?

L’abeille et le roman

L’expérience du réel est peut être la langue première, la plus attendue et plus diffusée. Elle précède en effet, historiquement, le langage et l’écriture, en tant science du réel : l’expérience est un de premiers liens de communication qui unira les hommes dépassant les ages et les lieux. C’est ce que transmet la mère à l’enfant, l’explorateur à celui qui est resté, le fou au sage, c’est l’essence même du langage au sens où il est une qualité que l’on partage comme un butin. C’est un savoir survivre urgent, que l’on offre comme un cadeau à son prochain avant même d’avoir inventé le mot.

C’est encore Pascal Quignard, qui dans Albucius, retrouvera dans la faune cette fonction romanesque universelle. Prenant exemple sur les abeilles dotées d’une fonction de récitation du vécu quand elle rentre à la ruche. Elles sont capables de retranscrire à leurs sœurs le chemin accompli jusqu’à la fleur.

Ce roman est donc nécessaire, parfois non-linguistique mais biologiquement essentiel à la survie d’une espèce. Il apparaît donc comme une qualité très avantageuse d’un point de vue darwinien dans la lutte pour la vie. Or des temps anciens, des abeilles, à l’écrivain, y-a-t-il une fonction similaire pour la survie de tous ?

Le roman de la science

Si la modernité s’est trouvé un nouveau dieu en la Science, il faut ici comprendre dieu en tant que entité fantasmée comme supérieure à laquelle il est aisé de s’en remettre pour les mystères de l’existence. La Science ne me donne l’impression que d’être une sophistication du roman de l’abeille. Je la perçois comme tellement sophistiquée qu’elle a inventé son propre langage, bien plus performatif que celui du commun de mortels. Je citerai ici, Jean-Claude Ameisen, biologiste-écrivain :

La science ne dévoile jamais.
Elle révèle un dévoilement. En le décrivant.
Ce n’est jamais la nudité première et ultime de la réalité qui apparaît.
C’est un récit.

Au delà de l’aveu de faiblesse qu’on pourrait voir dans ces lignes pour la Science, Ameisen invoque le récit comme matière première de la Science. Et en cela, il ramène l’homme à un être mouvant, un éternel expérimentateur de son monde et sa vie. Il brise l’illusion de la perception de la réalité et éclaire nos circonvolutions inéluctables autour de celle ci, qui ne peuvent produire que leurs propres récits, leurs propres romans. La Science est certainement le meilleur roman initiatique de tous les temps. Mais il a fallu que les dévoués de la Science se pensent supérieurs à l’abeille et finissent par séquestrer le roman dans des confinements strictes, réduisant peu à peu les récits que l’on pouvait nommer Science. Et il resta notamment la vie de l’imaginaire, ni psychanalyse, ni psychologie, la Science refusait comme un éditeur sévère la fiction de ses étagères. 

Le scientifique raté, le tâtonnement de l’imaginaire

Et c’est ici, rejeté des sciences et de la simple retranscription de la recette d’une survie, que rode le romancier, dans le contre-jour du savoir. Abeille aux fleurs aussi diverses qu’impossibles, le romancier est un être de tâtonnements, entre réalité et fiction. Acceptant sa condition trop mouvante pour lui donner toute l’expérience qu’il voudrait, il a recours à la fiction. Abeille menteuse donc, apprenant à ses sœurs, qu’il y a peut être quelque part une fleurs encore plus grande. Son existence est un problème moral en soi, Platon nous demandera même de reclure les artistes en dehors de la cité. Mais peut-être que dans son humble artisanat, il nous apprend malgré lui à régurgiter systématiquement notre vécu à son exemple. Il nous apprend à réciter nos vies et insensiblement à les rendre conscientes. Et une fois l’expérience reconstruite et réciter, le sens moral de nos actions semble plus clair à notre conscience. Le romancier est un activateur de conscience.  Par ailleurs n’y a-t-il pas dans le roman, l’invention du bien et du mal, la plus grande des fictions ?

J’avais prévenu et je n’ai pas prévu de m’excuser, il n’y a pas de CQFD.

L’indicible social-démocratie

Cette fois, ça y est, j’ai trouvé un rythme de publication, ce sera, tant bien que mal le jeudi, alors j’y vais, j’écris.

S’il y a bien un mot dans le vocabulaire de la gauche du XXIème qui laisse beaucoup à la fois perplexe et frustré c’est bien celui ci, social-démocratie. Combien de fois on entend dire ses tenants qu’il est galvaudé, vidé de son sens et équivoque ? Par son usage en de nombreuses circonstances historiques, tout le monde ou presque, y trouve quelque chose qui le caractérise personnellement.


On dira : “le social-démocrate, c’est le marxiste qui se présente aux élections dans un pays démocratique”, mais encore : “c’est une forme de socialisme qui s’appuie sur les syndicats et associations d’éducation populaire”, ou encore  : “c’est un socialisme converti aux lois du libre marché”.


On le constatera aisément, le mot ne laisse personne indifférent et il est employé à grands recours de contextualisations historiques pour dire tout et son contraire.

Oui mais, on est France et il y a eu Jaurès !

Pour aller très vite, le socialisme français tel qu’on le connait est né dans l’intégration des fondements républicains de la révolution française au socialisme par Jaurès lors de sa laborieuse conversion au marxisme. Donc profondément démocrate et animé par l’amour de la République des lumières, le socialisme jaurésien était en un sens social-démocrate. On dira que son socialisme s'épanouit et prend tout son sens dans les systèmes institutionnels, celui de la IIIè République, en réussissant à lier marxisme et tradition politique française. Et encore une fois, on parle au passé, mais qu’en est-il désormais ? Au pays de François Hollande, où on a sorti il y a encore quelque mois d’un chapeau, un nouveau terme, sujet à discorde, le social-libéralisme. Qui est social-démocrate et qu’est ce que c’est ?

La social-démocratie sans passions

Je fais parti de ces gens qui considèrent qu’une Idée politique (avec un i capital, notons) est en société nécessairement animée par son langage du monde et les passions qu’elle provoque et raisonne autour de sa logique. Or ma question sera plus précisément : il y-a-t-il une langue social-démocrate ? A force d’utilisation, l’Idée a revêtu bien des projets politiques. Et pourtant elle demeure, à mes yeux, la première et la plus importante de la gauche française et européenne actuelle. Pourtant sans linguistique, elle semble incapable de se définir des ambitions, des ennemis et des modèles. Oscillant entre conservation des acquis sociaux et retranscription de principes libéraux dans un territoire donné, son existence est plus floue encore que la doctrine de ses défenseurs.

La mal-aimée, la mal-défendue, la gauche ingrate

La gauche est ingrate et ce n’est pas nouveau. Mais elle s’en donne à cœur joie quand il s’agit de travestir ou brûler la social-démocratie. Ce qui apparaît quand même comme un exemple peu reluisant de l’expression populaire : scier la branche sur laquelle on est assis.

Pour certains, elle est née dans la trahison et la résignation, fille bâtarde du communisme, elle est inavouable. De fait elle est soit détestée, soit, et c’est pire, mal-défendue. Les tenants modernes de son héritage n’en ont pas fait un projet politique en soi, mais bien plus une méthode soumise au poids totalitaire du réel, le tout contenu dans ce mot fuyant de “pragmatisme”. Il y aurait donc ce qui n’est pas pragmatique et ce qu’il l’est par nature ; la social-démocratie serait la science d’aller vers ce dernier en toutes circonstances. Entérinant qu’elle n’est qu’un renoncement chétif de l’idéal, cette pratique l’a tue depuis des dizaines d’années sans choquer personne.

Alors même qu’elle devrait être défendue devant ses éternels et barbares ennemis qui attendent, chaque fin de cycle politique pour la conspuer. Or si j’utilise un i capital pour parler de l’Idée de social-démocratie ce que je reprends cette thèse d’Alain Badiou selon laquelle une Idée politique peut se revêtir d’un sens platonicien et être profondément séparée de son application dans le monde réel. A l’instar du communisme qu’on ne peut accuser des crimes du stalinisme ; je ne vois pas comment on pourrait remettre la faute sur la social-démocratie pour les errements du blairisme et autre molletisme. Pourtant le mal est fait, elle est effacée de l’héritage dès que l’occasion est donnée. La politique de la terre-brûlée terriblement efficace laisse la social-démocratie vidée et aphone jusqu’au retour de son prochain messie, tous les quarts de siècle.

Et si l’Idée n’était pas le problème ?

D’un point de vue de la langue, on comprend mieux désormais le malaise entourant la social-démocratie, l’incapacité à la définir et l’extinction de son champs lexical. Or il s’agit peut être là même de son problème premier, en reprenant l’analyse gramsciste de l’absence dans la culture commune de toutes représentations, la social-démocratie se heurte à toute bataille culturelle. Peu de références, peu de relais, peu d’images et aucune passion, la social-démocratie malmenée est incapable d’être un repère pour la société et la gauche. Symptomatiquement, on trouve la gauche moderne cycliquement désorientée et flottant dans une nébuleuse idéologique moribonde. Et sans autre forme de procès, systématiquement, on voit le besoin de faire table rase et créer un “nouveau projet socialiste” faire surface tous les 5 à 10 ans, en étant gentil sur les durées. Alors même que quelque part dans les cartons des consciences gît l’Idée social-démocrate placardée jusqu’au prochaine épisode.

Ne plus réinventer mais définir

Faut-il sauver le soldat social-démocratie ? Pour quelques uns, à la recherche de mots qui ont du sens et de repères politiques solides, il le faut. Lassés de faire croire à la réinvention du socialisme et de la gauche, certains attendent plus ou moins patiemment la modeste refondation de la social-démocratie à la française. C’est à dire la définition de l’Idée avec sa vision du monde en toutes lettres, de son projet de cité idéale et de ses fondements philosophiques. Ce n’est pas qu’une seule définition qui est attendue mais bien celles de tout son langage. Faire résonner, enfin, le sens des mots qui constituent l’identité de la gauche française depuis Jaurès. Celui de République, de liberté, de respect, laïcité, égalité, droit, émancipation, propriété, entreprendre, individu etc. Et une fois pour toute conjurons la croyance que la social-démocratie est une fille illégitime du marxisme et admettons qu’elle est en soi une passion de la liberté, de la véritable liberté, celle établie sur l’égalité.

Google est-il un nouvel Etat ?

On ne présente plus Google, ma génération est née avec en pensant que c’était l’essence même d’internet, on a compris plus tard que c’était sensiblement plus compliqué. Cette semaine l’entreprise qui risque de dépasser le billion de dollars, a décidé de commencer une restructuration de son organisation. Il n’y a plus le grand Google et ses projets parallèles, il y a Alphabet Inc. et ses filiales. Certains observateurs expliquent, a raison, que ce changement est dû aux problèmes d’innovations que rencontrait l’entreprise, le fameux “too big to innovate”. Encore une preuve que l’innovation dans les infrastructures humaines se cultivent dans la rencontre et l’énergie de petites échelles. Mais alors, pourquoi se poser la question de savoir si Google est un nouvel Etat ? 

La question est audacieuse car, il est évident que la réponse est non. Google n’est pas un état. C’est une entreprise. Par ailleurs, un détour par le dictionnaire nous rappelle brièvement les propriétés d’un Etat, si vous aviez un doute. 


Société politique résultant de la fixation, sur un territoire délimité par des frontières, d'un groupe humain présentant des caractères plus ou moins marqués d'homogénéité culturelle et régi par un pouvoir institutionnalisé. (En droit constitutionnel, l'État est une personne morale territoriale de droit public personnifiant juridiquement la nation, titulaire de la souveraineté interne et internationale et du monopole de la contrainte organisée.) 


Donc jusque là tout va bien, mais dans la linguistique politique, depuis le XXème siècle, l’Etat est devenu dans la conscience collective autre chose, une force économique et culturelle à part entière. On s’en remet à l’état pour réguler, éduquer, soigner, et innover. L’innovation est au cœur même de beaucoup de gouvernance, par ailleurs, il s’agit seulement de se rappeler que c’est l’Etat fédéral américain qui a organisé la première expédition lunaire. Qui pourrait omettre que c’était une action politique de première ordre ? L’innovation est en soi, pour un Etat, un rapport de force. La puissance d’un Etat permet, et je ne vous apprends rien, de créer un contrat social avec ses citoyens. Et je ne vous apprendrais rien non plus en disant qu’en occident, au XXIème siècle, ce contrat social s’effrite. Et c’est là que Google intervient, enfin il n’est pas le seul mais c’est un cas d’étude important.

Par qui préférez-vous être espionné ? 

C’est à cette question plutôt étrange et cynique que beaucoup de citoyens du monde entier répondent en acceptant les conditions de confidentialité de leur compte GMail (dont moi). Et qui, même si le rapport est nuancé, s’inquiéteront bien plus de voir leur propre Etat commencer à collecter des données sur eux depuis la loi “renseignement”. Alors évidemment, d’un côté il y a une relation strictement commerciale et de l’autre il y a un juge et des forces de l’ordre. La nuance n’est pas mince. Mais pourtant, il y a déjà là une marque de notre confiance envers une entreprise et une défiance plus forte envers l’Etat. Disons que nous tendons à restreindre la capacité de l’Etat à intervenir sur de nouveaux champs. Mais qu’en est-il des plus classiques champs d’actions de nos états ?

Demain, que répondra-t-on quand on nous demandera par qui préférons-nous être soignés et nos enfants éduqués ?

Dans le calendrier des développements Google, on retrouve la voiture qui se conduit seule (je ne passe pas mon permis en l’attendant), mais aussi un laboratoire de recherche sur la santé, allant de l’analyse du diabète à des projets de “fin de la mort”. Autrement dit, de rallongement de la durée de vie par la technologie. Et bien sûr des technologique d’apprentissage de presque tout à travers la technologie derrière des Google Cardboards et autres gagdets indispensables. Avant de hurler en sortant votre exemplaire Folio de 1984, reprenons nos esprits et notons une nuance très importante avec votre Orwell fétiche. Ces innovations ne sont pas du fait d’un super-Etat, mais bien de super-entreprises qui a priori fonctionnent sur un système libéral de consentement d’utilisation des services.

Alors Google est en train de redéfinir une nouvelle forme d’entreprise aux compétences d’un Etat mais fondée sur le consentement ? 

C’est peut être la définition la plus juste qu’on puisse trouver à ce système. Puisque actuellement il serait un peu difficile d’affirmer que les états n’existent plus et que seuls les entreprises de très grandes tailles forment un contrat social. Mais en revanche, il est bien moins difficile d’observer une corrélation entre le moins d’Etat revendiqué par l’occident et l’installation sur le long terme de telles entreprises dont tous les domaines de nos vies est une source de revenu et d’innovations. Maintenant la question est démocratique, au delà du bénéfice immédiat de signer un pacte avec Google et ses services géniaux, que restera-t-il de la démocratie et la transparence de nos sociétés ? N’oublions pas que la forme de démocratie la plus directe du libéralisme est le consentement à acheter/utiliser le service. Et donc, à premier abord, quand le consommateur n’en veut pas, le produit est suspendu. Mais il faudrait faire preuve d’un angélisme sans pareil pour penser que cette règle vaut pour notre dépendance technologique et la protection de nos données. 

Bon, du coup, demain, on fait un Google d’Etat ? 

Idée périmée avant même d’être proposée, nous ne sommes plus au XXème siècle, et il faudra un jour le comprendre. Ce qu’il nous reste à faire c’est ouvrir nos yeux sur les évolutions de nos états, la place qu’ils laissent aux super-entreprises et la régulation qu’ils parviennent vraiment à avoir sur ces dernières. Et peut être bien, investir ailleurs que dans des super-entreprises qui finissent toujours par peiner à innover, à cause de leur trop grosse pesanteur. Questionner ce qu’on entend aujourd’hui par le mot Etat, définition politique de plus en plus difficile à déterminer. La primaire américaine des Républicains actuellement nous montre un concours de candidat qui se battent pour savoir qui proposera le moins d’Etat, comme si c’est exactement ce dont voudrait les citoyens. Plus ou moins d’Etat en somme, comme si c’était la seule question quand on ne sait pas si on préfère l’Etat ou les entreprises pour gérer nos vies.

Enfin rangez calmement votre 1984 là où vous l’avez trouvé.

Sur le blog et la bêtise.

Lorsque j’ai parlé à des proches de l’idée de faire un blog, j’ai eu généralement deux types de réactions, les négatives et les positives. Nous ne retiendrons pas les positives, et nous allons plutôt nous demander pourquoi ce mot “blog” rime avec bêtise d’une manière quasi-certaine.


“C’est narcissique”, “Sais-tu au moins ce que tu diras ?”, “Personne ne lit les blogs”, “T’as vraiment tant de trucs à dire ?”


Ces réactions me paraissent particulièrement sensées, et d’ailleurs j’aurais très bien pu les faire à quelqu’un qui m’aurait demandé si c’était une bonne idée de bloguer en 2015. Alors, non, ce n’est pas une bonne idée de bloguer en 2015, sérieusement, qui voudrait encore d’un blog depuis l’internet 2.0 ? 

Mais passons le manque d’innovation qu’est la création d’un blog, et voyons si je peux justifier l’injustifiable faute de e-réputation.

Le langage a une propriété incroyable, il peut contenir et exprimer notre pensée. Bien, mais notre pensée a des défauts, si elle est pressée, elle est faible et bête. Et c’est ainsi qu’on a appris à tourner sept fois notre langue dans notre bouche notamment, chose qu’internet et son instantanéité nous ont bien vite fait oublier (le nombre de tweets dénués d’une pensée de ma part est un exemple très probant). Parce que si le langage peut capturer notre pensée, il peut aussi masquer l’inexistence de celle ci. Fallacieux langage ! Et on se surprend rapidement à, non pas dire des choses insensées, mais bien pire, on se met à parler sans penser. Comme lorsque vous demandez à votre voisine si elle va bien par exemple. Je me surprends à contempler le vide sidéral des réseaux sociaux quand il s’agit de se positionner individuellement pour une question politique. Qui pourrait croire qu’on peut ne pas penser en commentant l’actualité ? Et bien, j’ai fini par admettre que c’est un réflexe inévitable pour beaucoup d’entre nous.

Alors quoi ? Parce qu’on fait des tweets sans intérêts il fallait faire un blog ?

Bon, j’avoue que ma démonstration n’est pas vraiment convaincante, mais ajoutons une dernière chose, penser est une activité captivante, difficile mais épanouissante (enfin souvent). Et, prenez moi pour un fou mais j’ai bien peur qu’un jour, à force de parler un langage épuisé de réflexions, finir par ne plus penser du tout. Comme un légume, perspective peu agréable. Alors je me suis posé la question : Comment pense-t-on à peu près correctement ?

Et bien ma première règle a été d’avouer qu’écrire requiert plus de rigueur que de raconter ce que je pense de la crise grecque au téléphone avec ma mère. Ecrire, d’accord, mais plus de 140 caractères et sans craindre d’écrire sur un sujet barbant, parce que la tyrannie des réseaux sociaux c’est d’abord de vous intéresser uniquement ce qui intéresse votre auditoire. Ainsi on se surprend encore à tweeter sur la crise grecque plutôt que sur les mystères du langage, avant même de se demander si ça vaut le coup d’être tweeté, inconsciemment, on a déjà sorti de notre tête les mystères du langage. Une censure alors ? Mot fort, mais en quelque sorte. Pourtant l’incroyable avantage des réseaux sociaux c’est l’échange, et échanger dans un cadre rigoureux et en repoussant les barrières des convenances pour penser, et bien on pense mieux. Mais il faut un cadre avec des postes plus longs, qui se soustrait aux likes et autres jauges.

Alors bloguer pour penser mieux ?

Plus ou moins, oui, j’espère qu’en écrivant sur n’importe quel sujet à l’avenir ici, j’éviterai de ne pas penser, je me forcerai à commencer d’investir les choses d’un sens nouveau et qu’ensuite, peut-être, on pourra en parler. Vais-je devenir moins bête en faisant ça ? Certainement pas, mais je m’appliquerai au moins à dépasser la bêtise de temps en temps.

Mais pour dire quoi ?

Pour enfin m’interroger sur le langage, la façon dont on se parle, dont on nous parle. L’évolution lexicale de notre langue et celle des médias. Que ce soit dans notre vie de tous les jours, notre manière de nous regarder ou dans la politique, une étude curieuse nous apprend beaucoup. Je ne m’intéresserai pas seulement aux mots, mais à ce qu’ils nous disent du monde, aux mots qu’on rechigne à utiliser, à ceux qu’on entend trop. Et enfin, quand on parle de mots, il faut parler de fictions, or j’aimerais que parfois on confronte la fiction à l’ineffable ressenti de nos vies et voir si parfois, nous ne sommes pas trompés par le langage (question rhétorique). 

Enfin, pour répondre aux questions des inquiets :

Narcissique, peut être, si je ne cessais de contempler un reflet fixe de moi même et là j’aurais vraiment échoué, puisqu’on ne peut pas penser en observant le monde et soi comme des entités immobiles. On ne peut pas faire de self-branding si on s’observe se métamorphoser a priori.

Je ne sais pas ce que je vais dire, je sais que je vais y réfléchir et qu’aucun sujet dans lequel je trouve un angle pour penser en mots ne sera banni.

Que personne ne lise mon blog n’est pas un échec en soi, même si j’aimerais pouvoir penser avec d’autres.

Je n’ai pas tant de trucs à dire, c’est le monde qui a tant de “trucs” qui interrogent notre langue.

C.